26/06/2014

Ma télé et moi: J’aurais aimé être dans un café au Honduras

J’aurais bien aimé être assis dans un café pas dangereux et bien fréquenté, quelque part dans une cité hondurienne, hier soir, quand Djourou a fait faute sur Palacios et que l’arbitre n’a pas sifflé le penalty qui s’imposait. J’aurais voulu y entendre les protestations et les déceptions des gens de là-bas, convaincus avec raison d’avoir vécu là une injustice.

 
Mais j’étais devant ma télé, en Suisse, et j’entendais les explications de nos commentateurs à l’étroit dans leurs chaussures. Ils ne se mouillaient pas trop, n’affirmaient pas clairement que l’arbitre s’était trompé, qu’il avait privé le Honduras de ce qui était sans doute sa dernière chance de se rebâtir un espoir dans ce match. Selon qu’on est dans un pays ou dans un autre pour voir le même match, on n’a pas une vision aussi claire des choses. Ou, en tout cas, on ne l’affirme pas de la même manière.
 
J’ai passé ma soirée à zapper entre le match de la Suisse et celui de la France. Côté suisse, une fois tombés les deux premiers buts de Shaqiri, on parlait beaucoup de qualification pour les huitièmes. C’est comme ça, on dirait que le but suisse n’est pas dans ce Mondial de faire un bon football, spectaculaire, agréable par exemple pour nous téléspectateurs, mais de se qualifier pour les huitièmes. Et parce
que la Suisse gagnait, elle était définie comme «très intelligente, concentrée».On est vite brûlé, mais vite encensé, dans ce paysage footballistique.
 
Côté français, on sentait que pour les commentateurs, l’équipe tricolore est intouchable parce qu’elle a été brillante jusqu’ici. Ou spectaculaire. On était des deux côtés dans le positivisme. Heureusement, il y a eu Shaqiri, ses buts, sa bonne bouille quand il est heureux, son talent, son nom qui chante un air venu d’ailleurs dont la Suisse a tant besoin.
 
Philippe Dubath / 24 heures

25/06/2014

Sur un air de samba: Le Corcovado, les dunes de Natal et Neymar

Au Brésil, il faut se méfier des apparences. Imaginez le Corcovado, cette immense statue du Christ Rédempteur qui protège la baie de Rio en étendant sur elle ses bras en croix. De la plage d’Ipanema, la figure emblématique apparaît pourtant si petite. Un peu comme on découvre le Manneken-Pis à Bruxelles. Oui, rikiki le symbole, mais si puissant.

 
A Natal, le contraste est moins glorieux. Les guides touristiques vantent ses dunes majestueuses et ses vagues à grand spectacle, mais en atterrissant, ce sont ses terrains vagues marécageux qui frappent le regard. Sous le déluge, un glissement de terrain a emporté une vingtaine de baraques. Ce drame ordinaire se raconte comme une telefavelas. Il tourne en boucle, entre deux buts de Neymar.
 
Le héros de la Seleção est partout. On dit qu’il crève l’écran comme il crève d’orgueil. On dit qu’il a l’ego aussi considérable que les goals qu’il marque. En Angleterre, une méchante blague le raillait: «En regardant jouer Neymar, on est obligé de se dire quel immense talent, quelle habileté pure, quelle créativité doit avoir son agent.»
 
Ici, on ne parle que de lui. En bien, avec emphase et dévotion. «Gooooooooooooool». Les reporters s’égosillent et les supporters prient. On lui demande la lune, une sixième étoile sur le maillot auriverde. C’est infiniment de responsabilité sur les épaules d’un jeune homme de 22 ans, dont tout un peuple porte le numéro 10 dans le dos. Neymar pourrait la jouer comme une star qu’il est. Comme le monstre sacré qu’il n’est pas encore. L’autre soir, au journaliste qui l’encensait, il a dit sa fierté de jouer dans une telle équipe. Une joie toute simple. Le bonheur est sur le terrain, là où Neymar s’exprime le mieux, là où les apparences ne sont plus trompeuses.
 
Pascal Bornand / 24 heures

Ma télé et moi: Buffon et l’Italie vont nous manquer

Comment les arbitres résistent-ils, pourquoi font-ils ce boulot? Hier soir, pendant Italie - Uruguay, certaines images faisaient peur: l’arbitre entouré, encerclé, pressé par les joueurs. Le voilà au milieu de tous ces contestataires musclés et de mauvaise humeur qui avancent contre lui et il doit tenir bon, rester calme, lucide, prendre les bonnes décisions, faire tout juste. Décider. Tout de suite. Pas une heure plus tard dans une séance de réflexion avec café et croissant, non, tout de suite, à la seconde.
 
Imaginez l’haleine de ces joueurs qui ont couru, qui ont la bouche sèche, la puissance physique qu’ils dégagent, la force de leurs voix qui vous hurlent des trucs désagréables. Les uns ceci, les autres cela, tous cherchant à vous influencer et à faire pencher le match dans leur sens. Appuyés par les gens de leur banc qui en rajoutent tant qu’ils peuvent.
 
L’arbitre aurait pu expulser Suarez, qui a semble-t-il encore mordu, mais il ne l’a pas vu. Il a sorti Marchisio, qui ne le méritait pas tout à fait, mais on ne peut pas en vouloir à l’arbitre d’avoir sorti le rouge: il a vu, là, tout près de lui, à toute vitesse, un pied se poser sur un tibia, de face, et il devait décider. Il aurait pu dessiner un autre destin à ce match. Laisser passer. Mais Marchisio aurait, aussi, pu ne pas se laisser aller jusqu’à ce demi-geste interdit.
 
Et puis l’Italie, délibérément ou pas, a trop attendu pour jouer. Devant le poste on était frustré, tout cela manquait d’envergure, le talent se retenait. Il était là mais il somnolait. C’est quand l’Italie a été menée, potentiellement éliminée, qu’elle a fait son meilleur football, dans les dix dernières minutes, résolument offensive, pleine de mouvement et d’imagination, de finesse. Telle qu’on la voulait, qu’on l’espérait et qu’on l’aime. Trop tard.
 
L’Italie s’en va et c’est dommage, soulignant encore le fiasco de quelques grands d’Europe qui ne sont plus les grands du monde en ce moment. Elle s’en va et Buffon avec, ce gardien unique qui est de ces joueurs faits pour la télévision. Il a tout, l’allure, le talent, l’expression, l’élégance dans les mouvements. Avec lui, le football à la télé c’est comme le cinéma. C’était sa cinquième Coupe du monde. Il va nous manquer.
 
Philippe Dubath / 24 heures