19/06/2014

Ma télé et moi: Eloge du bon vieux pointu qui vaut de l’or

aranguiz.jpgQuand il évoquait certaines anecdotes de sa belle carrière de professionnel et d’international, Norbert Eschmann revenait de temps à autre sur l’importance du pointu quand le buteur doit faire vite pour tenter sa chance. Il prenait très au sérieux et respectait pleinement ce geste qui consiste à shooter de la pointe du pied, car il lui avait valu de marquer pas mal de buts dans l’urgence du moment.
 
Il expliquait que le pointu présentait l’avantage d’être armé très rapidement, dans la foulée, et surprenait le gardien dans ces instants où celui-ci est en train de chercher ses appuis, de préparer son duel face à l’attaquant qui se présente face à lui. «Tu tentes le pointu, devant toi, dans la ligne de ta course, et souvent ça marche, le gardien est battu», disait Norbert en enrichissant sa théorie de quelques exemples savoureux.
 
Forcément, j’ai donc pensé à lui quand est survenu le deuxième but chilien hier soir. Aranguiz, le buteur qui ne savait pas encore qu’il allait le devenir n’avait pas le temps de fignoler, de placer la balle pour frapper soit du coup du pied, soit de l’intérieur de celui-ci. Le ballon était devant lui, dans l’axe du but, alors il a osé le pointu, vlan! d’un coup, tout droit, et ça a surpris Casillas.
 
Quand on est enfant, petit footballeur en devenir, qu’on ne veut réussir que des gestes de grands joueurs, tout en finesse, pleins d’allure, on se moque un peu du pointu. On dénigre volontiers le but marqué d’un pointu. On dit d’ailleurs, et c’est vrai, que le ballon fait un drôle de bruit, frappé ainsi. On ne veut que du beau, de l’esthétique, de l’artistique. Plus tard, on sait que le but marqué d’un pointu vaut autant que le coup franc somptueux brossé dans la lucarne. Et au cœur de la lenteur espagnole qui faisait de la peine, car on n’oublie pas tout ce qu’a donné cette équipe, le pointu d’Aranguiz arriva comme un éclair vif et soudain, jeune, rapide, décisif, irrésistible.
 
Philippe Dubath / 24 heures

 

 

18/06/2014

Sur un air de samba: A Ibirapuera, ils sont tous fils de Vanderlei

reuters.jpgC’est le poumon vert de São Paulo, une île miraculeuse cernée par un océan de béton. Stoïque, elle fait barrage au tumulte d’une mégalopole de 20 millions d’habitants, étranglée par une circulation dantesque.
 
Ici, dans les allées du Parque do Ibirapuera, la nature respire le calme et la culture exulte. L’architecte Oscar Niemeyer y a posé sa griffe. Un serpentin de musées ondule le long des pelouses et des étangs. Sur l’herbe un peu pelée, on pensait y voir une autre forme de culture. Le football populaire ne serait-il qu’un art de la rue, une expression des favelas ou de la plage? La religion des pauvres? A Ibirapuera, on n’y a aperçu aucun footballeur! Pas l’ombre d’un fils de Neymar ou de Thiago Silva. Comme si le gazon, un peu bobo aussi, était bouffé au mythe, abandonné à la seule fièvre des amoureux.

Ici, ce sont les coureurs à pied qui sont les rois. Comme à New York, dans les allées de Central Park, autour du grand réservoir – la scène mythique de Marathon Man – ils tournent à perdre haleine. Cyclistes, patineurs ou skate-boardeurs les accompagnent. De loin, ils suivent les traces d’un autre héros brésilien. Moins connu que Pelé, mais plus tragique. Celles de Vanderlei Cordeiro de Lima, le médaillé de bronze du marathon olympique d’Athènes, en 2004.

Né dans une favela, l’humble coureur a bien failli se hisser au panthéon. Hélas pour lui, un illuminé s’est jeté sur lui alors qu’il caracolait en tête, à moins de 5 kilomètres de l’arrivée. Dans le stade antique, l’athlète floué est resté de marbre. Pour prix de sa grandeur d’âme, il a reçu la médaille Pierre de Coubertin. Au Brésil, il n’y a pas que le futebol qui fait les champions.

Pascal Bornand / 24 heures

Ma télé et moi: L’entrée dans les familles de   Guillermo Ochoa

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Guillermo Ochoa a fait le désespoir des Brésiliens, mardi soir. (Reuters)

Il y a des joueurs qui prennent toute la lumière dans l’écran de la télé. Déjà par leur visage, leurs traits, leur expression, avant même qu’ils aient réussi quelque chose. Et puis ils signent les exploits qui font qu’ils sortent littéralement du poste de télévision pour entrer dans le salon d’où on les regarde.
 
Hier soir, qui connaissait vraiment le gardien d’Ajaccio, Guillermo Ochoa? Aux premières minutes du match, avec sa coiffure solaire, avec ses gants qui semblent cacher une raquette de ping-pong et une épuisette de pêcheur, avec son regard de navigateur conquérant heureux de vivre et d’être là, il était déjà remarquable.
 
Mais il fit plus que ça, il fit en sorte de devenir l’invité de luxe, le passant merveilleux, l’ami de tous les gens ravis dans leur maison de voir ce gaillard épatant réussir des arrêts invraisemblables. Et le ralenti, qu’on nous repasse tant pour nous montrer en détail des fautes et pour vérifier les décisions arbitrales, donc pour des choses plutôt négatives, s’avère alors un outil merveilleux pour le côté positif du match.
 
Car on voit Ochoa, on le revoit, on comprend mieux, on mesure, on savoure la qualité, la difficulté de ses arrêts. Le premier de la série rappela cette parade extraordinaire de Gordon Banks, gardien de l’Angleterre, qui sauva sur sa ligne, lors de la Coupe du monde de 1970, sur un coup de tête de Pelé à bout portant. Ce qui fit dire à Pelé, si je me souviens bien: «J’ai marqué un but, mais Banks l’a annulé!»
 
Guillermo Ochoa, surnommé «Memo», était déjà dans les mémoires brésiliennes pour avoir tout arrêté en 2007 face au Brésil, battu 2-0, lors de la Copa America. Plus tard, il connut des passages difficiles, ce qui fit dire dans son pays qu’il devait avoir des problèmes de vue, ou d’équilibre. Depuis hier soir, il est vraisemblable que dans tout le Mexique, et au Brésil aussi, on va savoir et faire savoir qu’il va plutôt très bien. Et nous, on l’adore! Il peut revenir à la maison quand il veut.
 
Philippe Dubath / 24 heures