02/07/2014

Ma télé et moi: Fabuleux polar d’un soir

Un match de football est un roman policier dont les personnages se mélangent, se croisent, et tissent ensemble une histoire qui ressemble à une intrigue, et dans le cours de cette histoire, quelques-uns parmi eux prennent une importance déterminante, font monter le suspense, puis l’anéantissent pour le remplacer par le bonheur d’un côté, la détresse de l’autre.

 
Deux visages, deux images de visages me restent au sortir de ce duel que j’ai choisi de suivre sur grand écran, au jardin du Rivage de Vevey. Quel étrange et envoûtant lien que celui qui unit tout à coup les footballeurs qui sont sur l’écran mais à des milliers de kilomètres, et une foule qui n’est pas celle d’un stade mais qui s’en bâtit un, et l’habite, et le rend si vivant, par ses vagues d’encouragement et d’espoir.
 
Deux images donc plus fortes que les autres et pourtant il y en eut beaucoup: celle de Di Maria qui vient de marquer, les yeux dans le ciel, bras tatoué d’une phrase éternelle sur la vie, couronnant par un geste technique parfait son courage, son intention toujours renouvelée et admirable de changer le cours de l’histoire dans le roman policier; et celle de Lichtsteiner le visage dans le filet du but de Benaglio, haute figure de l’histoire lui aussi, Lichtsteiner se tatouant presque à vie les mailles sur les joues pour s’inscrire sur la peau son profond malheur né du ballon perdu quand il ne fallait pas. Tout le monde, chaque joueur, après deux heures de jeu, peut perdre une balle au milieu du terrain. Mais il y avait Messi – je garde aussi l’image de sa course, de sa passe, de ce talent fou – pour la changer en or. Et clore le roman suisse.
 
Philippe Dubath / 24heures

27/06/2014

Sur un air de samba: Caïpi, c’est fini!

C’est un caravansérail haut en couleur où le port du maillot de foot est conseillé. A Rio comme ailleurs, l’aéroport concentre les ambiances du stade. Mais la déambulation identitaire y est moins fanatique, moins jubilatoire. Les héros des gradins sont fatigués, souvent tristes aussi. Pour beaucoup, le voyage de la nuit s’achève ici, un drapeau en guise de drap. Pour Fabrice, le Lyonnais, l’aventure des Bleus au Brésil s’arrête aussi là. A Galeão, terminal 1.

 
Caïpi, c’est fini! Budget à sec, voix éraillée. La Marseillaise jusqu’à l’extinction, les bars jusqu’à la fermeture. «On a tout donné.» Trois matches, deux cartons et un 0-0 qu’il pardonne sans faire la fine bouche. La fin de la compétition, il la suivra devant son écran TV. Avec la même soif de victoires. «On y croit. Cette équipe peut aller loin.»
 
Alan, l’Australien, s’envole encore plus loin. Retour au bercail, à Sydney, bredouille mais fier de son équipe. «Contre les Pays-Bas, Cahill a marqué le plus beau but de la Coupe du monde. Celui-là, il est à jamais tatoué sur mon cœur», s’exclame-t-il.
 
Dans la foule qui flâne, un ballon émerge. C’est le crâne de Matti, le Finlandais, supporter inconditionnel de… Manchester United. Lui aussi s’en retourne chez lui, à Helsinki, du foot plein la tête. Tant pis, il ne verra pas le 8e de finale entre les Pays-Bas de van Persie et le Mexique de Chicharito Hernandez. Son cœur balance mais le maillot qu’il porte dit bien de quel côté il penche. «Sûr, avec Louis Van Gaal, ManU va retrouver son lustre.» Matti, lui, a déjà gagné la Coupe du monde…
 
Pascal Bornand / 24 heures

Ma télé et moi: petit message à la maman de Luis Suarez

J’ai revu trente fois sur mon écran de télévision l’attaque toutes dents dehors de Luis Suarez sur l’Italien Giorgio Chiellini, dont j’ai imaginé avec compassion le sentiment de dégoût. Dans une prochaine vie, l’attaquant uruguayen sera castor. Une existence paisible à ronger du bois. Je me suis demandé si la maman de Luis voyait tout ça quelque part dans le monde. Et si elle culpabilisait.

Où est-elle, on n’entend jamais parler d’elle, comment vit-elle les hauts et les bas de son bébé de 27 ans? Pense-t-elle que c’est de sa faute, qu’elle a mal assumé son rôle de mère seule avec six gosses? Que le jour où elle lui a enlevé sa lolette qu’il tenait de toute sa dent alors unique, elle a changé la face du Mondial 2014?
 
A la maman de Luis Suarez, j’ai envie de dire ceci: chère Madame, où que vous soyez, en vie quelque part en Uruguay, ou au ciel, épuisée trop vite par une vie impossible, il ne faut pas vous sentir responsable des étranges comportements de votre fils. Vous avez fait comme tout le monde, vous avez fait ce que vous pouviez faire. Et s’il est vrai – j’ai lu cela dans des livres écrits par des savants – que la frustration, chez le petit enfant, du plaisir de téter et de mordre peut fabriquer un adulte mordeur, votre môme a eu le temps, la gloire et l’argent et le succès suffisants pour effacer ce manque définitivement. Les livres disent aussi qu’il ne faut pas faire des remontrances à l’enfant mordeur en public. Il faut lui dire dans l’oreille, tranquillement, en aparté, que ce n’est pas bien. Si on le gronde devant tout le monde, il recommence parce qu’il est fier de recréer à chaque fois tout un cirque autour de lui. On dirait qu’on parle de Luis, là.
 
Aujourd’hui, dans le suivi de cette juste punition que votre sauvageon va subir, je trouve que Sepp Blatter, le patron de la FIFA, devrait devenir en quelque sorte le père adoptif de Luis. Le père qu’il n’a pas eu. Ecrivez à Sepp, chère Madame, je suis prêt à le faire pour vous mais pas en espagnol, pour lui demander cette protection. Punir, sanctionner, c’est bien, mais aider c’est encore mieux. Car les grands joueurs égarés font des histoires croustillantes pour les journaux et les biographes, mais méritent qu’on les aide un peu, beaucoup, passionnément. Ecrivez à Sepp Blatter pour qu’il trouve à Luis un bon psy qui fouille dans l’enfance de votre bébé et y retrouve le fameux jour de la lolette enlevée de sa bouche. Que tout reparte de là, qu’on revoie un nouveau Luis sur les terrains. Joueur, pas mordeur. Pour la paix de votre esprit de maman, et pour notre bonheur de téléspectateurs.
 
Philippe Dubath / 24 heures